BRULIS DE CANNES (à Vincent Placoly)

Il y a une vingtaine années, plusieurs auteurs antillais, souhaitant rendre hommage à l’association écologiste martiniquaise ASSAUPAMAR, lui dédiaient un recueil de nouvelles : « Ecrire pour la terre, Ecrire pour l’ASSAUPAMAR. L’ anthropologue martiniquais Gerry L’Etang y publia un texte de toute beauté, intitulé « Brûlis de cannes », qui démontre une fois de plus que les vrais anthropologues ont toujours du style, comme en témoignent les œuvres de Lévi-Strauss, Balandier, Leiris, Clastres ou (…) – Matinik


Il y a une vingtaine années, plusieurs auteurs antillais, souhaitant rendre hommage à l’association écologiste martiniquaise ASSAUPAMAR, lui dédiaient un recueil de nouvelles : « Ecrire pour la terre, Ecrire pour l’ASSAUPAMAR. L’ anthropologue martiniquais Gerry L’Etang y publia un texte de toute beauté, intitulé « Brûlis de cannes », qui démontre une fois de plus que les vrais anthropologues ont toujours du style, comme en témoignent les œuvres de Lévi-Strauss, Balandier, Leiris, Clastres ou encore Benoist. La rédaction

Brûlis de cannes (à Vincent Placoly) de Gerry L’Étang

Éclatante de soleil, la grosse église laissait échapper des touches de couleur égayant un flot blanc continu de vieux messieurs en panama, de petites filles en fines socquettes brodées.

Exposés dans des niches, accrochés aux parois, les saints clignaient de l’œil au-dessus de ce reflet éblouissant qui n’en finissait pas de sortir. Il leur arrivait alors de regretter les jours d’enterrement où la multitude noire et triste adoucissait l’intensité du soleil.

En face, un groupe de jeunes mécréants espérait, s’efforçant de repérer parmi les beautés endimanchées un regard complice qui voudrait dire : « rendez-vous derrière l’église ». À l’ombre, de grosses marchandes écrasées de chaleur étalaient leurs trays surchargés de lotjo, gato-koko, filibo, observant avec ennui leur nouga-péyi qui menaçait de fondre. Mais déjà la foule les sollicitait. De temps à autre glissaient du temple des notes déformées de chorale et d’orgue, accompagnant le va-et-vient incessant des vendeuses de pistaches qui harcelaient les passants.

La rutilante Aronde d’Ejenn remontait difficilement la rue, gênée par trop de monde. L’homme était inquiet des chocs répétés, des éraflures possibles de fermetures de sacs sur la carrosserie. Mais les visages admiratifs le remplissaient d’une joie qu’il contenait difficilement, s’appliquant à paraître impassible. Chaque dimanche, il faisait coïncider sa remontée de la grand-rue avec la sortie de messe. Cette jouissance, calculée avec minutie, lui faisait oublier l’angoisse des traites.

« Ejenn, isalop, volè ! » hurla une voix couvrant les « Manman manman, mi bèl loto ! ». Le regard choqué d’Ejenn fouilla la foule, essayant de repérer le profanateur. Il fut intrigué par une affluence dont il ne distinguait pas la cause. Autour de lui, l’attroupement s’effilochait pour s’agglutiner à cent mètres de là, fasciné. Gagné par le mouvement, Ejenn se retenait de quitter sa voiture et d’accourir. « Tjèk bèf ki mò ! » pensa-t-il frustré. Il accéléra rageusement, s’engouffrant dans une rue déserte, traversé par l’espoir que le crissement des pneus détournerait les têtes.

Edga déambulait le cœur en joie, certain d’avoir, après d’âpres marchandages, couillonné le Syrien. Il agitait au bout d’un bras décharné une chemise blanche avec de gros boutons nacrés et un badge de l’armée américaine. Ne résistant à l’envie de l’exhiber, il se déshabilla, créant l’événement. La foule s’amassait, contemplant ce buste nu, incohérent sous le soleil dominical.

Léona se soulageait au coin de l’église, en proie à une déception immense. Il s’était fait voler l’avant-veille et avait été jeté par Mariliz qui lui refusa un crédit qu’elle accordait à d’autres. Il soupçonnait Edga qui lui avait trop généreusement offert hier le dernier western d’El Paraiso. L’écurie de la békée avait été longue à nettoyer, seule la perspective de la croupe bombée de Mariliz l’avait aidé à en venir à bout. Il enrageait d’avoir produit tant d’efforts en vain !

Une voix vindicative le sortit de ses pensées : « Ébé, yich mwen, fout ou pé di ! épi tout solèy tala, pabò légliz-la ankò, ou pa pè bondyé pini’w ? ». Une petite vieille, racornie comme un insecte, le fixait pleine de reproche. Léona referma prestement son froc, esquissa un sourire pour s’excuser. Le sursaut écœuré de la femme à la vue du rictus édenté le renvoya à sa condition de djobè, à son indignité de laissé pour compte. Il palpa un rasoir tapi au fond de sa poche pour y chercher réconfort, y trouva la force de cracher à la vieille : « Sakré ravèt légliz ! ». Mais la femme, le regard perdu dans le ciel, scrutait ce qui lui paraissait des signes du malheur.

Les terres du Lareinty brûlaient et le vent renvoyait vers le bourg des fragments calcinés de feuilles de canne. Les escarbilles, dans une course sans frein, envahissaient les maisons, les rues, salissaient les carreaux, l’Aronde d’Ejenn, faisaient pleurer les bébés, ternissaient l’éclat du soleil.

Sur la place, les robes blanc-intense prirent peur. Les cendres s’accrochaient au tissu avant de s’effriter en poussière, les mères pensaient au linge qu’il fallait rentrer. En quelques minutes, les lieux se vidèrent, laissant seules les marchandes du bout de la rue et Edga désemparé soufflant sur sa chemise.

Il eut l’impression d’un gâchis. Il en voulut à l’habitation de brûler ses cannes un jour de dimanche, aux gens d’être partis, à ce soleil qui lui chauffait la tête à le rendre fou, à ces cendres cristallisées, si légères, si fragiles, qui lui tombaient dessus comme la déveine. Il se mit à en vouloir à cet homme qu’il distinguait mal et qui, du coin de l’église, le fixait sans raison.

Léona observait cette chemise éblouissante, tâche de lumière où venaient se fondre les cendres du ciel. Le mouvement paraissait irréel. Il désira la toucher, convaincu d’y gagner quelque promesse de bonheur. Mais à mesure qu’il approchait, la tâche pâlissait, déconcertante. Il ne trouva qu’Edga occupé à des gestes absurdes, habillé d’une chemise trop belle pour lui, dont le col bleu aux motifs ajourés avait des reflets de mer.

Léona eut la certitude d’être face à son voleur. Une bouffée de haine monta en lui, faisant battre ses tempes. Il réclama son argent ; à défaut, il exigeait la chemise. La lame qu’il triturait fébrilement au fond de sa poche donnait à ses paroles le tranchant et la hargne. Avec la chemise, il pourrait entrer dans l’église. Là, au milieu des beautés aux senteurs de Cologne, il aurait sa chance. Mais Edga ne se laissait pas convaincre. Cette chemise, il l’avait convoitée deux mois dans la boutique du Syrien. Avec, il participerait à l’office, avalerait l’hostie, peut-être même toucherait l’ostensoir d’argent dans lequel se reflétaient les cierges du Bondieu.

C’est qu’il y avait longtemps qu’il n’avait assisté à une messe, jusqu’à en oublier l’odeur de l’encens, humée la dernière fois à sa communion solennelle, avant que ses habits de dimanche ne se rapetissent. Il se souvenait des railleries, de son pantalon janbé-dlo qu’il n’arrivait plus à boutonner, qui lui donnait un air grotesque. Il avait depuis, déserté les cérémonies, se contentant de rôder à la sortie des offices, afin d’y grappiller un peu de sacré, quelques notes d’orgue.

Léona ne l’entendait pas. Il respirait déjà les parfums de Cologne, les odeurs douceâtres de vaseline des chevelures défrisées. Le rasoir enfoui se mit à peser d’un poids si lourd que la pression en devint insoutenable. Il le sortit brusquement, provoquant la fuite hurlante d’Edga disparaissant dans la rue pavée d’un commissariat fermé le dimanche. Léona lui courut après, bousculant les marchandes, sans répondre aux injures qui résonnaient jusque dans l’église.

Les maisons, les vitrines, les rues défilaient à toute, indifférentes à ce drame qui se jouait sous une pluie de cendres tombant comme les nuées ardentes sur le théâtre de Saint-Pierre. Quelques fragments d’un boléro de Tropicana s’échappèrent de persiennes écaillées, à peine entrouvertes : « Recuerdo sus labios sensuales y su dulce mirar… Luna, ruégale que vuelva, y dile que la quiero, que sólo la espero en la orilla del mar… »

Le refrain résonna longtemps dans la tête d’Edga, qui le garda bien au-delà de la véranda d’où il provenait, jusqu’à une voiture d’où Ejenn, amusé, suivait la scène. Le balancement de la lame rythmant la course de Léona lui rappelait des souvenirs fugaces : les bosses que formaient les rasoirs dans les pantalons otis au sortir des cinémas et des bals, les disputes au couteau, les gestes violents, passionnés… Ces réminiscences le firent sourire ; puis son sourire se figea dans le réveil douloureux de souvenirs plus lointains : l’oreille tranchée du père, le major du quartier, l’odeur de rhum qui dès lors ne quitta plus la case, les pleurs de la mère sur qui l’homme vengeait son honneur perdu, les soirs affamés… Ejenn dominait mal le sentiment de malaise qui s’accrochait à lui. Il caressa la moleskine des sièges : c’était loin désormais.

Il suivit longuement la cadence de la lame qui en s’éloignant devenait un trait de lumière dont la saccade baignée dans la bruine de cendres lui rappelait maintenant l’intermittence hallucinante des bêtes-à-feu nocturnes et saoules dont le ballet ensorcelait les arbres, émerveillait ses soirs d’enfance.

Edga, haletant, fiévreux, retournait vers l’église. Là, il serait en lieu sûr. Léona n’oserait jamais profaner la Maison du Seigneur. Ou alors le prêtre le maudirait pour le restant de ses jours. Surtout ce vieux prêtre blanc que l’on disait si grave, que personne n’avait vu rire, ni les enfants du catéchisme ni même les filles de la chorale. Edga regrettait pourtant de violer ainsi des lieux sacrés. Il força le mouvement, dans l’espoir de distancer Léona, de se ménager le temps d’une génuflexion à l’entrée. La protection divine ne lui serait que mieux accordée. Il commença une courte prière, tant pour atténuer son irruption intempestive que pour calmer la fureur de son poursuivant. Mais l’angoisse qui lui fouaillait le ventre lui faisait oublier les parties essentielles du Notre Père qu’il s’efforçait d’ânonner.

Parvenu au seuil de l’église, il se heurta à une lourde porte de mahogany inexorablement fermée. Son regard hébété s’arrêta sur les nœuds et stries du bois faisant obstacle à son salut. Mais derrière, les cris des vendeuses l’avertirent de l’imminence du péril. Edga leva les yeux à l’adresse des saints. Mais il était tard, et puis il faisait chaud, et puis des merles blasphémateurs les avaient souillés, et puis ils ne voulaient pas…

Alors il reprit sa course. Mais ses enjambées se faisaient plus lentes. Malgré sa foi, malgré sa chemise, malgré même Léona, il n’avait pu pénétrer l’église. Il se sentit exclu et las. Dans son crâne, les peurs, les rires, les larmes s’entrechoquaient à une vitesse affolante. Il se dirigea vers le marché, mais au niveau du vieil abattoir, une horde de chiens barrait la rue.

Ils se disputaient voracement un cordon interminable de boyaux bleutés, et le chef de la meute avait fort à faire pour assurer sa prééminence au festin. C’était un monstre rageur, de race incertaine, blessé par un collier de chiot qui lui rentrait profondément dans des chairs suppurantes. Il contenait difficilement une troupe de chiens efflanqués qui profitaient de ses moindres instants d’inattention pour lui voler ça et là des déchets qu’ils avalaient goulûment, avant de s’écarter insatisfaits. Ainsi, à force de coups de gueule, de crocs luisants, acérés, l’intestin se fragmentait, se réduisait rapidement.

Edga, captivé par ces ripailles féroces, en oublia Léona dont l’assaut le désarticula. Il roula par terre pour éviter la horde, mêlant ses hurlements aux aboiements paniqués des chiens hésitant entre attaque et fuite.

À mesure des coups désordonnés, la lame dessina des traits, des courbes d’un rouge violent qui se liquéfiait. La blanche chemise se colorait inégalement. Mais très vite, elle s’uniformisa, lacérée.

Ne resta intact que l’éclat d’un bouton que le soleil rendait insoutenable.

* Nouvelle parue dans Écrire pour la terre, Écrire pour l’Assaupamar, 1989.


Posté: 2008-09-23 03:04:57


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