Entretien avec Eric Broussillon sociologue

Le constat

Le premier constat, même s’il résulte d’une observation superficielle, permet de remarquer que les jeux d’argent ont une place importante dans notre société, tant par le nombre de joueurs, que par l’importance des sommes mises en jeu. Incontestablement les paris qui brassent le plus d’argent sur l’ensemble du territoire concernent les courses de chevaux On se souvient d’ailleurs, il y a quelques années de cela que la direction nationale française du PMU s’était déplacée en Guadeloupe pour récompenser un compatriote des Abymes au titre de plus gros revendeur de billets de PMU de France et « féliciter » aussi les guadeloupéens de s’adonner à cette passion, autrement dit de contribuer au développement de cette entreprise d’Etat. Les jeux occupent donc une place importante dans les activités quotidiennes de très nombreux guadeloupéens. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de se rendre n’importe quel jour de la semaine en un lieu de pari où les courses sont évidemment retransmises en direct pour voir la passion qui anime les parieurs, leur connaissance du pedigree des chevaux en compétition, ainsi que de l’essentiel du palmarès des jockeys. Et je ne parle même pas de leur expertise en matière de connaissance du terrain (gelé ou pas) et autres subtilités qui échappent aux non avertis. Cela est à mon avis, le premier constat que l’on peut faire et qui est à la portée de tous.

Qui joue ?

Eh bien, tout le monde, toutes les classes et catégories sociales ! Autrefois certains se montraient discrets, surtout ceux des classes moyennes et supérieures. Empreints d’un sentiment de culpabilité ou de honte ils tentaient tant bien que mal de masquer leur addiction. S’il vous arrivait un jour de les surprendre, ils indiquaient immanquablement le caractère exceptionnel de ce jour-là, ou alors affirmaient t-ils l’air gêné ! « c’était pour voir », pour « essayer » etc.. Depuis quelques années maintenant cette catégorie de joueurs ne se cache plus, elle assume .Plus besoin de se justifier Ainsi certains intellectuels, qui n’auraient jamais avoué s’adonner à des jeux d’argent osent maintenant se mêler aux parieurs des classes populaires pour eux aussi « fè chouval a yo kouri » non seulement le samedi et dimanche matin, mais tous les jours.. On constate donc que la culpabilité liée eu jeu a disparu, et que mieux se développe maintenant une sorte de snobisme du joueur. Il y a maintenant en la matière ceux qui savent et ceux qui n’y comprennent rien. Faire partie du premier groupe c’est être membre de la confrérie des initiés. De plus les deux sexes sont concernés . Hommes et femmes jouent Dans les files de PMU on n’est plus surpris de voir les femmes en grand nombre… Et d’ailleurs pourquoi les hommes devraient t-ils être les seuls à avoir le « privilège » d’être accro ? La chose est encore plus frappante quand on se rend au Casino ou on joue quelquefois en couple. Toutes les tranches d’âge sont concernées mais surtout celle des jeunes adultes, c’est-à-dire à partir de 24-25 ans (‘l’âge à partir duquel on perçoit le RMI que malheureusement quelques uns perdent en une soirée comme on a pu le constater). Par contre les plus jeunes les 15-24 ans, sont moins joueurs (manque de moyens sans doute) ou plutôt s’adonnent à d’autres jeux qui pourraient faire l’objet d’une autre conversation. Donc on joue beaucoup, tout le monde joue, toute les classes d’âge à partir de 25 ans, et les deux sexes, homme et femme. Au Casino du Gosier par exemple des joueurs qui ont tout perdu dans une soirée à la machine à sous squattent le parking du casino afin d’être les premiers et ne laisser personne d’autre s’installer sur cette machine de crainte qu’elle ne récupère tout l’argent qu’il y a déjà mis. Mais ce constat ne vaut pas que pour les jeux d’argent modernes. Dans nos jeux traditionnels, tout le monde jouait aussi. Je veux dire que dans nos « pit-a-cok » on retrouvait aussi bien le chômeur, l’ouvrier, l’employeur, le directeur d’établissement scolaire, ou même le médecin du coin, etc… Ici tout le monde a toujours joué aux jeux d’argent… Et maintenant que l’on a doté nos « pit » du nom élégant de « gallodrome », alors ça fait bien. La sémantique en a fait un espace fréquentable ou madame endimanchée peut accompagner monsieur sans perdre sa réputation. Il existe d’autres constats troublants. S’agissant des courses de chevaux par exemple on s’aperçoit que des gens à la limite de l’illettrisme ont élaboré une stratégie du déchiffrage afin de lire « Pari Turf » (qui soit dit en passant est sans doute le journal le plus vendu après France-Antilles) pour décrypter, intégrer et assimiler des données qui sont particulièrement complexes pour le non initié : à savoir l’âge, le poids, les handicaps du cheval, mais aussi les petits trucs du jokey etc… Tout se passe comme si le niveau de lecture n’est pas un obstacle dans ce domaine. Autre chose à signaler au sujet des courses de chevaux c’est l’appropriation que le joueur fait du jeu. Il est sien. Les chevaux lui appartiennent presque et il les « supporte » comme d’autres se sentent marseillais ou parisiens en matière de football. Il n’est plus en Guadeloupe quand démarre la course mais à Longchamp ou à Vincennes. Le numéro des chevaux joués à la main , les yeux écarquillés, il commente chaque foulée, encourage son favori, peste contre la malchance et se répand en commentaires à la fin de l’épreuve avant de miser pour celle qui aura lieu dans les minutes qui suivent.

Pourquoi joue t-on ?

Il existe une première raison évidente, classique, valable pour toutes les contrées ; et dans tous les pays. C’est l’espoir de gagner une somme importante. On peut dire que plus on se situe dans des endroits où les gens sont en situation difficile, plus ils sont tentés de jouer et plus ils espèrent gagner. Pour ce qui est de la Guadeloupe Je pense que les jeux d’argent modernes sont venus s’installer sur un terrain propice .Les Guadeloupéens jouaient aux combats de coqs,, aux « grenn dé », a « i ka i pa ka, » aux dominos, etc… Dans ces jeux d’argent traditionnels, on pouvait certes espérer gagner quelque chose, mais il ne s’agissait jamais de fortunes. C’était donc beaucoup plus la passion du jeu qui primait, au point que celui qui avait gagné remettait souvent son gain en jeu. Dans les jeux modernes c’est l’espoir de devenir riche qui prédomine, espoir renforcé par la médiatisation et la mise en scène des rares heureux gagnants..Il s’agit de distiller l’idée que la fortune est à portée de main, accessible à tous ceux qui osent. Quand on vous annonce que le bureau à 150 mètres de chez vous a permis à quelqu’un de gagner 100 000 euros, cela représente une force attractive considérable.

Les jeux les plus prisés en Guadeloupe

Au jour d’aujourd’hui les courses de chevaux arrivent en tête avec toute la panoplie de combinaisons possibles : Tiercé, Quarté, Quinté, Placé, etc… afin de s’adresser au plus grand nombre de joueurs. Ensuite viennent le LOTO et toute ses petites sœurs KENO, EURO MILLION etc… parce que c’est là qu’on espère gagner le gros lot ainsi que tous jeux de grattage. Le Casino constitue un lieu de consommation de jeux d’argent à part, spécial, du fait de tout le décor mis en place. On va jouer certes, mais on est dans un lieu plus sélect dans lequel il y a un décorum, avec des espaces différenciés selon l’importance de sa mise. Si vous allez avec vos pièces de deux euros, vous irez aux machines à sous, tandis que si vous jouez gros, vous serez à la table. L’influence du casino s’est élargie grâce un stratégie commerciale habile de diversification de l’ offre : cinéma, restaurant etc… C’est une pratique pour attirer les familles. Il s’agit d’une technique de produits d’appel comme dans les supermarchés. Elle a pour but de permettre au client qui ne serait pas spontanément venu au Casino pour jouer, d’y entrer pour voir un film ou boire un verre, et progressivement faire l’expérience de la machine à sous. C’est déculpabilisant, parce qu’on a le sentiment que le Casino n’est plus ce lieu de perdition décrit dans les films mais un endroit tout a fait convenable… C’est la perception de l’endroit qui change.

Le regard de notre société sur les jeux d’argent

Ce qui ne cesse de me surprendre malgré l’ancienneté du phénomène, et les explications multiples données par les analystes, c’est la rapidité avec laquelle nos compatriotes s’accommodent de tout et en usent jusqu’à consumation. Et ce n’est pas que pour les jeux d’argent que notre société fonctionne comme une éponge, si vous voyez ce que je veux dire. Vous comprenez bien que cela nous emmènerait à parler d’autres questions : prise de conscience nationale, lutte idéologique, problème politico-culturel …évidemment….

En conclusion

Je n’ai pas une approche chrétienne des jeux d’argent. Je ne les pense pas en termes de bien ou de mal. Moi je constate que les jeux d’argent modernes imprègnent la société guadeloupéenne, je constate que les produits qu’ils génèrent ne profitent pas à notre pays parce que nous n’avons la maîtrise de pas grand chose. Je remarque que ce véritable miroir aux alouettes entraine une forme de démobilisation, donc pour moi, nous sommes en danger. Et tout le reste constitue des considérations qui n’ont pas beaucoup d’importance selon moi. Que faudrait-il en faire dans une autre configuration politique ? Sans doute ne pas les interdire bêtement et brutalement car on sait que toute mesure de ce genre n’aurait pour effet que de créer un immense secteur clandestin. Il n’est pas interdit de vouloir « transformer une mauvaise chose en une bonne chose » comme on disait encore dans les années 70 en citant un leader politique étrange, mais c’est un autre débat.



Posté: 2008-11-01 02:14:00


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