Invitation à dîner chez des blancs Créoles

Ce soir, vous êtes invité à la table des Boulogne, Ruiller, Titeca, Wachter ou encore Dormoy. Cependant, je vous en prie, ne vous gonflez pas de fierté en y voyant une quelconque récompense. J’ai espoir que vos ambitions ne sont pas restreintes à ces privilèges illusoires. Considérez plutôt que c’est là une opportunité, une fois n’est pas coutume, de pénétrer dans la sphère privée de ce groupe

qui, bien que constituant une des composantes de la population guadeloupéenne est quant au fond peu connu du reste de la population (noirs, indiens, mulâtres).

 

Certes nous avons en tête une image d’eux, mais elle est souvent floue car en réalité nous les côtoyons à peine. En fait, les blancs créoles, pour la plupart, forment un groupe que l’on croise uniquement dans un espace public qui est non seulement restreint mais également souvent déformé par nos propres contradictions. C’est dans ce même espace qui l’on tend à donner une image idéalisée d’un « harmonieux brassage de races » (La lutte des Castes – les dossiers du Canard, avril 1996). Nous devons admettre que contrairement à leurs « cousins » békés de la Martinique, leur fortune est beaucoup moins importante en raison d’un émiettement de leur patrimoine au cours de l’Histoire (cf article « Mais qui sont-ils ?) Cependant, malgré ces revers de fortune et des différences de niveau social assez marquées au sein même du groupe une question pourrait leur être posée : Comment un groupe qui représente 1% de la population de l’île arrive-t-il à conserver une intégrité ethnique ?
Ils refuseront peut-être de vous répondre pensant que ce type de sujet ne se discute pas en dehors d’un cercle d’intimes. Mais qui sait, peut-être avoueront-ils à demi-mot comme a dit l’un d’entre eux pour signifier que des unions mixtes ont eu lieu dans le passé : « parmi nous certains ont un peu de tôles ondulées » (référence aux cheveux crépus).

Mais ces révélations restent souvent des secrets de famille. Malgré les différences que nous avons pu évoquer entre békés martiniquais et blancs créoles de la Guadeloupe, les blancs créoles que nous avons interrogés ont mis en avant au cours de la conversation, comme les békés martiniquais et peut-être sans même s’en rendre compte, l’importance de la famille et du mariage pour la cohésion et la préservation du groupe. A ce titre, le travail de pionnier effectué par la canadienne Edith Kováts Beaudoux peut nous éclairer (voir bibliographie ci-dessous). Elle qui a étudié les blancs créoles de la Martinique à la fin des années 60 et qui, en rééditant son livre en 2002, a constaté que son analyse conserve encore toute sa pertinence.

Edith Kováts Beaudoux nous explique que « chez les blancs créoles la famille et le patronyme identifient immédiatement l’individu. Ce dernier non seulement s’appuie sur sa famille mais du point de vue social est immergé dans le milieu familial auquel il est assimilé, au détriment d’une identité individuelle ». C’est avant tout la femme qui assure l’ éducation des enfants, secondée en général par la bonne et par des tantes ou d’autres membres de la famille. La femme blanche, comme dans le reste de l’Amérique des Plantations où Blancs et Noirs et parfois Indiens se trouvent en présence, « a valeur de symbole de la « pureté » de la race blanche et elle permet à cette race de se perpétuer sans « souillure » ». L’homme en revanche qui bénéficie d’un statut supérieur a la charge des affaires de la famille, il fait figure d’autorité. Le respect porté au père est très fort et la société est plutôt une société patriarcale.

Pour Edith Kováts Beaudoux le mariage, au niveau du choix du conjoint est le mécanisme le plus important de la dynamique du groupe. A ce titre « les mariages interraciaux sont fortement prohibés dans la mesure où l’appartenance au groupe créole est d’être blanc ». Elle observe que les mésalliances de ce type sont généralement plus fréquentes que l’on ne veut l’admettre mais elles sont considérées comme une tare et les parents du mésallié se sentiront souvent gênés vis-à-vis des autres blancs créoles. « Au sein du groupe, le choix du conjoint est dicté par des critères faisant référence à l’ordre social (ancienneté, nom des familles, prestige) ainsi que des facteurs d’ordre économique (nature et étendue des avoirs). (…) (…) Un nombre de plus en plus élevé de mariages a lieu avec des blancs métropolitains dû au fait que de nombreux jeunes blancs créoles partent poursuivre leurs études en France et sortent ainsi, durant cette période du cercle fermé de leurs fréquentations sur l’île ». « De plus, le groupe, « menacé dans sa survie a dû établir une hiérarchie des valeurs, des points névralgiques à défendre, et la priorité semble attribuée au désir de maintenir la pureté raciale, sauf à bouleverser la stratification interne du groupe. C’est ainsi qu’à un certain degré dans « l’échelle des choix, on préfère épouser « n’importe qui » dans le groupe des blancs créoles, même à la rigueur un « petit blanc » ».

Aujourd’hui le groupe tente de rationaliser ces choix en mettant en avant la pression sociale qui s’exercerait sur les couples mixtes. C’est ainsi qu’un blanc créole guadeloupéen que nous avons rencontré nous a fait un beau plaidoyer sur les valeurs d’abnégation que requiet le mariage. Le but étant de nous expliquer les difficultés supplémentaires que constituerait dans ce cas le mariage mixte dans la mesure où les mariés seraient confrontés à des différences culturelles importantes. C’est le même qui, paradoxalement, un peu plus tôt dans l’entretien, en évoquant la colonisation de l’île, a parlé du « métissage culturel des blancs créoles ». Il soutenait alors que depuis le XVIIe siècle les blancs créoles avaient assimilé « les valeurs des noirs et ensuite celles des Indiens tout comme noirs et indiens avaient assimilé les valeurs des blancs créoles ». A croire que ce « métissage culturel » est plus ou moins prégnant en fonction des intérêts qui sont en jeu.
Ce même interlocuteur précise ensuite que les fêtes de jeunes sont devenues aujourd’hui des cercles plus ouverts où noirs, mulâtres et indiens sont de plus en plus invités. Pour le vérifier nous avons fait une petite expérience amusante en allant surfer sur facebook, un site de réseau social très en vogue où se retrouve principalement des moins de 35 ans. Ce site permet en tapant le nom d’une personne d’avoir accès au nom et à la photo de « ses amis ». Nous avons donc tapoté différents noms de blancs pays (Bonnet, Dormoy, De lavigne, Nesty, Marsolle etc.) et avons constaté en analysant le réseau social de 10 jeunes blancs créoles pris au hasard que seuls 6% de leurs amis étaient « non-blancs » (antillais et autres). Aussi, il nous semble finalement que dans le privé, même en 2008, il y a peu d’interaction avec le reste de la population.

Malgré tout, durant ce dîner exceptionnel que vous aurez avec les blancs créoles guadeloupéens, vous pourrez ensemble faire le même constat : celui d’une puissance économique qui contrairement au cas de la Martinique, est principalement entre les mains d’étrangers à l’île. Peut-être évoquerez-vous aussi, comme le fait Edith Kovátz Beaudoux en 1969, le « nombre important de métropolitains (…) qui n’entretiennent pas avec la population de couleur les rapports de type personnalisé qui subsistent encore à la Martinique du fait des Créoles ».

Alors, qui sait si vous ne comprendrez pas, tous ensemble, d’où vient la tendance à la mobilisation des Guadeloupéens qui, partageant la conscience d’être dépossédés des richesses du pays, sont prêts à se battre pour ce qui leur est dû.

Posté: 2008-09-28 23:49:11

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