Le statut de la maîtresse aux Antilles

Entretien avec Gilda Gonfier

Le Mika – Selon toi, qu’est-ce qu’une “maîtresse” ? (pour info, dans le dossier on parle de la femme engagée dans une relation durable avec un homme qui n’est pas libre, mais évidemment tu n’es pas tenue par cette définition)

La maîtresse pour moi est forcément une amoureuse. Elle aime un homme qui n’est pas libre, et vit dans l’espoir de le voir quitter un jour sa femme légitime pour la choisir elle.

Elle peut s’inventer toutes sortes de raisons pour accepter la situation : il a des enfants qu’il ne veut pas quitter, c’est un homme responsable, avec le temps…Mais la raison la plus forte et la plus sournoise est de se croire attachée, et sans recours. Cette situation la fait souffrir sans doute, mais elle l’accepte au prétexte que cet homme est forcément son grand amour puisqu’elle est capable de souffrir autant pour lui. Souffrir de faire sa vie seule, de le savoir avec une autre, et d’être celle qui attend, celle qui n’a que des miettes de son temps. C’est le mythe de l’amour contrarié. La maîtresse se rejoue Roméo et Juliette à sa façon, ou plutôt Phèdre. Pour moi la maîtresse est l’archétype de la figure tragique. Elle aime et n’est pas aimée. Mais ne se résout pas à se libérer de cet amour mortifère. Je crois que si un homme aime il quitte femme et enfant pour vivre avec celle qu’il aime. La maîtresse est une femme qui se berce d’illusions, et dans le choix qu’elle fait d’aimer un homme qui n’est pas disponible, elle n’affronte pas sa propre peur de l’engagement et finalement de l’amour.

La maîtresse aux Antilles par Yeswoo

Le Mika – Y a-t-il une spécificité de la “maîtresse” aux Antilles ? Pourquoi ?

Ce que je trouve de spécifique chez nous c’est que, dans la génération précédente, les femmes étaient des maîtresses mais aussi surtout des secondes épouses. L’homme pouvait avoir plusieurs foyers, des enfants un peu partout. Aujourd’hui cela me semble plus difficile à réaliser pour un homme compte tenu de l’émancipation des femmes.

Le Mika – Existe-t-il plusieurs profils de “maîtresse” ?

La femme mariée elle-même qui s’engage dans une relation adultère ne m’intéresse pas. Ou encore la femme qui ne veut pas s’engager et accepte et recherche même ce statut de maîtresse ne m’intéresse pas non plus. Ce qui m’intéresse en tant qu’auteur c’est la figure tragique. Le comble du tragique c’est quand l’homme dont elle a été la maîtresse pendant des années fini par quitter femme et enfant pour se remarier mais pas avec elle. Pour moi elle n’a d’autre choix que de mourir ou de guérir. Guérir c’est mieux. C’est une mort, un deuil, mais on est encore là pour vivre et aimer. Il y a une citation que j’aime beaucoup « va et aime encore » dans un très beau film, Harold et Maud.

Le Mika – Peut-on parler d’un statut de la “maîtresse” ? Comment s’institutionnalise-t-il dans nos sociétés ?

Franchement je ne sais pas. Il me semble que c’est dépassé. Aujourd’hui la durée de vie des unions ne dépasse pas trois ans. C’est scientifique, la passion dure 3 ans. On s’aime, on ne s’aime plus, on se quitte. C’est tellement plus facile. Il me semble aujourd’hui difficile pour une femme d’attendre ad vitam æternam un homme et de s’installer confortablement dans une relation adultère. Je crois que ce à quoi les femmes et les hommes doivent faire face c’est justement la fragilité du couple. J’ai beaucoup aimé le roman de Fabienne Kanor, D’eaux douces. Elle aborde avec justesse et tragique la problématique du couple antillais : l’infidélité de l’homme. Du nègre.

Est nègre, nous dit Fabienne, « l’homme capable de coquer dix femmes à la minute. De fabriquer des mensonges cent fois plus gros que lui. De te voler ta vertu sans prendre de plaisir. Est nègre le dorlis, le chien savane. Est nègre l’homme qui te dit A et pense B. Qui te jure B et pense A. L’homme qui rement. L’homme qui repart. Qui disparaît sans scrupule. Revient sans commentaire. Est nègre celui qui te viole du regard. Te fait cinq gosses dans le dos. T’en fait voir de toutes les couleurs, te déclare que c’est lui l’homme et que tant que cela durera, le nègre durera. Est nègre l’homme dont tu rêves. Que ta peau, ton corps et ton sexe cherchent jusqu’à en perdre la raison.

Est nègre enfin celui dont ton père te parle, ta mère te parle, les mauvaises langues te parlent depuis nanni nannan, depuis que le Noir est nègre. »

Cela n’a rien de pacifique vous n’êtes pas d’accord ? Le roman de Fabienne est touchant,violent, c’est le cri d’une femme amoureuse, Frida, un personnage comme je les aime, entiers, exigeants, passionnés. C’est le cri d’une femme enferrée dans la douleur, une couturière de la douleur. Je pense que la question de la maîtresse est périphérique de la question essentielle de la douleur dont sont héritières les femmes antillaises. Je trouve que la femme aux Antilles est tragique. De la folklorique belle doudou, le sourire au lèvres, et les mains sur les côtés, femme-objet par excellence, à la manman zanfan, potomitan, à la femme bafouée, à la fenm dewo, ou à la folle. Voila à quoi le couple doit faire face.

Vous imaginez toutes les images que nous véhiculons hommes et femmes l’un sur l’autre ici, consciemment ou inconsciemment ! Comment s’aimer ? Le couple en est forcément fragilisé. Aux Antilles le couple (selon le modèle du pater familias tel qu’on l’entend en occident) est un miracle, ce n’est pas une institution.

Pour en savoir plus sur Gilda :
- http://lepetitlexiquecolonial.blogspace.fr
- http://www.histoiresenchemin.fr

Posté: 2008-09-01 23:59:00

Lire le texte complet