Le statut de la maîtresse aux Antilles 3

Entretien avec Dany Joseph

« La maîtresse, me semble-t-il, n’est pas, en soi, une spécificité antillaise. Elle existe ici comme ailleurs : il n’y a qu’à voir la longue tradition du vaudeville dans le théâtre français, ou l’exemple du double foyer de François Mitterrand, qui, tout en étant Président de la République, menait ostensiblement une double vie, avec femmes et enfants de chaque côté.

 

Mais à bien y regarder, la problématique de la maîtresse a une réelle particularité aux Antilles.

A mon sens, ici, la maîtresse s’impose comme un dispositif de régulation du rapport Mere-Fils. Mais ce dispositif ne s’applique qu’aux sociétés afrocaribéennes qui ont connu l’esclavage. Elles partagent en effet, de par leur histoire commune les mêmes tendances dans le fonctionnement social de la cellule familiale. Et je doute que dans les autres communautés de la Caraïbe qui n’ont pas connu l’esclavage (les indiens, les syro-lybanais etc…) la maîtresse occupe et joue le même rôle.

L’homme antillais éternel Fils de sa Mère

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Chez nous, il y a comme une prévalence du personnage maternel. Dans ses rapports avec son fils la mère antillaise occupe une position centrale. Elle va montrer une présence très marquée dans sa vie, tant sur le plan affectif que sur le plan domestique. On connaît tous l’exemple de ces hommes antillais qui continuent à faire laver et repasser leurs vêtements chez leur maman alors qu’ils ont par ailleurs constitué leur propre foyer. L’homme demeure alors l’éternel fils de sa mère, or il faut arrêter d’être d’une certaine manière le fils de sa maman pour devenir un mari. Il ne faut pas opposer les épouses aux maîtresse mais plutôt les mères aux épouses. La rivale de l’épouse n’est plus la maîtresse mais bel et bien la mère.

En réalité, dans un rapport Mère-Fils aussi exacerbé, le personnage de la maîtresse devient quasi obligatoire. Car sa présence minore la place de l’épouse et permet à la mère de demeurer la femme la plus importante pour son fils. Si le fils a une ou même plusieurs maîtresses, l’épouse se retrouve noyée dans la nébuleuse des relations qu’entretient l’homme-fils avec ses nombreuses conquêtes. Seule la mère ne souffre pas de cette concurrence entre femmes. Et, pour conserver ce rapport Mère-Fils, la mère est même prête à encourager voire protéger les amours coupables de son fils. L’important c’est qu’elle demeure la seule, la première, la plus importante.

La mère, forte de sa position centrale, est vécue par le fils comme étant l’éternel refuge. On retrouve très fortement cette conception de la mère dans l’imaginaire populaire.

Exemple : dans une chanson très connue de Franky Vincent (A ka Maman), la mère est encensée, et présentée comme l’ultime refuge, avec quelquefois des allusions quasi incestueuses quand l’auteur décrit tout ce que sa mère peut lui prodiguer comme soins.

« (…)A ka maman Pa ni pli bon koté ki aka manman Pa ni pli bon koté

Lè mwen ni on ti doudou kè mwen bizwen prézanté lè an bizwen an bon masaj An moun friksioné mwen Si an madanm fouté’w déwò ki koté ou ka viré Si lapolis ka chèché’w Ola yo pé ké trouvé’w

AKa manman sé sel koté An ka santi mwen byen AKa manman sé sel koté Tjè an mwen toujou resté eh Kay manman sé sel koté An toujou toléré Aka manman sé sel koté An toujou dékontrakté

Lè zafè mélé Au secours Allo ma chère maman Au secours (…) »

L’obligation sociale de la maîtresse

Dans un tel contexte, comme les mères ont donné leur aval pour la multiplication des amours de leurs fils, se constitue une obligation sociale de la maîtresse. Les hommes parlent entre eux des maîtresses des uns et des autres, s’indignant quand l’un d’entre eux n’en possède pas. « Koman sa ou pa ni métrès ? Mè ou sé on makomè, on koko flo, boug an mwen ». Les hommes entre eux exercent une pression sur tous ceux qui n’ont pas de maîtresses en remettant en cause leur virilité. L’épouse, elle-même, semble avoir accepté tant bien que mal la présence de la maîtresse, soit en feignant d’ignorer son existence, soit en profitant de cette autre présence féminine avec laquelle elle partagera les contraintes liées à la présence du mari (présence, exigence sexuelle intempestive, tâches domestiques). Combien d’épouses expliquent qu’elles se sont finalement accommodées de la présence d’une maîtresse, car depuis leur mari les laissait tranquilles sur le plan sexuel ? Je me demande tout de même si les jeunes femmes d’aujourd’hui acceptent ces situations de la même façon qu’avant. Elles sont en général indépendantes financièrement (elles ont un salaire ou elles bénéficient d’aides de l’Etat), et ont donc un autre rapport à la nécessité de la présence d’un homme dans le foyer.

La maîtresse et le monde magico-religieux

Ici les rapports sociaux sont persécutifs. La maîtresse est une des figures de la malédiction. Quand il y a quelque malheur ou difficulté au sein du foyer légitime, c’est à cause de la maîtresse qui a fait un « kimboi ». Je me souviens que quand j’étais enceinte de mon premier enfant, une vieille dame de Capesterre, à qui je rendais visite, m’avait demandé si mon mari avait une maîtresse. Comme je semblais dubitative, elle m’expliqua les hommes ont toujours un femme « à côté ». Et que cette femme s’en prendrait à mon enfant. Alors elle me donna un breuvage à prendre pour empêcher les manœuvres de la maîtresse. « Pou y pa maré ti moun la en vent aw », me disait-elle. Finalement, après mon accouchement, je vins lui présenter l’enfant. Et elle de s’exclamer : « ou vwè sa, si ou pa té pren ti bitin là en baw la, ou pa té ni pon ti moun jodi jou… Comme si la présence de l’enfant était uniquement due au breuvage qui était censé l’avoir protégé des assauts d’une hypothétique maîtresse. Pour la petite histoire je n’avais pas touché à sa potion. On voit bien que la maîtresse fait des « manœuvres » contre les enfants de l’épouse, contre l’entente au sein du couple marié, voire contre la santé mentale du mari. Les poudres de revenir, les formules pour « attacher » le mari sont légion. Mais là on rejoint la figure diabolique qu’a la maîtresse dans le monde occidental.

La Mère et le Maître

Enfin la figure de la Mère est associée celle du Maître de la plantation. Dans nos sociétés, ce n’est que depuis 160 ans que les hommes ont pu transmettre leur nom à leurs enfants. Mais cette association Mère-Maître ne signifie pas que la mère entretienne le fantasme d’amour du maître. Je pense plutôt que les femmes ont très tôt pris conscience du pouvoir que leur conférait l’enfantement et que ce sentiment de puissance a perduré. Et dans ce schéma leur fils devient leur phallus. La mère a besoin du fils et entretient un lien Mère-Fils qui entrave les possibilités pour le fils de construire d’autres couples. Les hommes, ici, ont besoin de casser ce fonctionnement pour arrêter d’être ces fils à maman afin de devenir des maris. Le statut de la maîtresse aux Antilles a encore de beaux jours devant lui. »

Promesse de Catherine Theodose

avec l’autorisation grâcieuse de Catherine THEODOSE

Arts Graphiques – La Villa Métisse

http://www.lavillametisse.com

Posté: 2008-09-01 23:48:00

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