MOI, MARTINIQUAIS ….

Les pays qui n’ont plus de légendes sont appelés à mourir de froid
Patrice de la Tour du Pin
Aimé Césaire voulait qu’on ajoute au triptyque républicain, liberté-égalité-fraternité, le mot identité à ses yeux essentiel. Glissant à sa suite et tant d’autres ont mis l’identité au cœur de leurs préoccupations. Le statut politique de l’île, au fond, a peu d’importance, autonomie, indépendance, appartenance au regard de ce qui devrait réellement préoccuper les Martiniquais, (…) – Le bloc-notes de Thierry CAILLE



Les pays qui n’ont plus de légendes sont appelés à mourir de froid

Patrice de la Tour du Pin

Aimé Césaire voulait qu’on ajoute au triptyque républicain, liberté-égalité-fraternité, le mot identité à ses yeux essentiel. Glissant à sa suite et tant d’autres ont mis l’identité au cœur de leurs préoccupations. Le statut politique de l’île, au fond, a peu d’importance, autonomie, indépendance, appartenance au regard de ce qui devrait réellement préoccuper les Martiniquais, leur identité. Qu’est ce que l’identité ?

Un mouvement de soi vers un lieu immatériel, qui vous rassure, auquel vous appartenez et dans lequel vous existez. C’est aussi un rapport à autrui, un mode de reconnaissance et d’appartenance à l’autre. C’est la consanguinité mémorielle. C’est enfin le moyen de marquer des différences avec le monde et l’acquisition à ce titre de la dignité, par l’expression de toutes les résistances. C’est le lieu où réside les mémoires et les nostalgies de l’enfance.

C’est un rapport à une langue, ses inflexions, ses usages dans la vie courante, un code de langage, secret au delà de la syntaxe, qui vous lie avec ceux qui la parlent, car qui mieux que la langue véhicule une pensée, des complicités, une mémoire et une adhésion partagées. Les mots ont divers poids selon le lieu et le vécu qu’ils portent. L’identité c’est une harmonie et une pondération des mots que l’on se donne dans un lieu donné et qui permettent une mutuelle reconnaissance au delà des mots seuls.

L’identité c’est un patrimoine que l’on a reçu, d’usages, de modes de pensée, de coutumes, et que l’on enrichit par sa vie avant de le transmettre aux générations futures. L’identité ce sont aussi des paysages familiers et presque immuables, c’est la représentation d’un mode connu, un théâtre de vie où une perspective, une maison créole, les bleus empanachés d’un champ de canne, tel flamboyant cramoisi, les neiges de fromager ou le figuier maudit, ce bombinement de mornes qui s’associent à votre propre histoire.

L’identité c’est aussi l’Histoire commune d’un pays, ses grandeurs, ses bassesses, ses souffrances et ses humiliations, ses conflits internes. L’identité ce sont les grands hommes dont la mémoire vous appartient, son panthéon intérieur et aussi ces petites gens, insignifiants, leurs petits métiers. L’identité c’est souvent la petite histoire des petites gens, la coloration humaine et la chanson de geste du peuple.

L’identité ce sont des rites, religieux et surtout les rites sociaux, qui scandent l’existence. Les croyances et les mythologies qui tutoient le surnaturel et les rites quotidiens et inconscients, sociaux, auxquels chacun sacrifie et qui définissent une gestuelle, une approche d’autrui commune qui expliquent globalement la communauté, la société.

Ce concept d’identité a été longuement fouillé par les penseurs antillais comme A. Césaire, E. Glissant et l’école de la créolité. Et certainement plus loin que ma brève introduction. J’en resterai là.

Mais quelle est l’identité actuelle de la Martinique, du moins en surface, dans l’apparence que l’on voudrait trompeuse. Un immense néant !!

Sauf l’insularité et sauf assèchement de la mer des Antilles, c’est bien le seul point qui subsiste. Car d’une manière générale, provocante aussi , tout ce qui définit aujourd’hui l’identité martiniquaise, je dis bien tout, est totalement étranger à la Martinique . Ahurissant ! Ainsi le peuple martiniquais ne se décrit pas par rapport à une identité propre, immédiatement identifiable et surtout personnelle, mais par un ensemble d’éléments qui vont peut être définir la Martinique d’aujourd’hui mais qui sont tout à fait disjoints de la Martinique, étrangers soit à son aire géographique, économique, historique, sociologique, soit à ce que l’on pourrait nommer l’esprit martiniquais, et au delà la pensée martiniquaise. Hormis quelques rares clichés justes bons à être fournis avec d’autres colifichets sur les guides touristiques, aux rares visiteurs sans la moindre curiosité ethnologique qui viennent s’avachir sur les plages antillaises.

Imaginez un pauvre Claude Levi Strauss venant étudier les peuplades indigènes de Martinique aujourd’hui. Il regretterait de n’avoir pas réalisé son étude en Provence et de s’être déplacé pour rien.

Et la France peut se gausser des quelques élucubrations qui surgissent parfois dans la nonchalance tropicale, les velléités d’autonomie et d’indépendance d’une poignée d’agités, tant elle sait que l’identité de la Martinique est plus que sûrement l’identité française et même bien plus française que dans certaines régions de France qui cherchent une identité régionale.

Prenons le paysage. Le Martiniquais n’a pas de goût, c’est commun, ni de sens esthétique c’est aussi commun de le dire. Mais il n’y a presque plus de paysages à la Martinique sachant l’acharnement que l’on met à les détruire. La Martinique n’est plus celle de Gauguin ou de Locfadio Hearn, pas même celle qui s’est maintenue jusqu’aux années soixante, le temps de l’Habitation. Que l’on s’émeuve de l’architecture anarchique de Fort de France, lépreuse et irrationnelle, même si le Texaco de Chamoiseau est une belle leçon d’architecture, passe mais cette propension au bétonnage hideux, routes, centres commerciaux, zones et surtout cette formidable expansion pavillonnaire qui ne fait pas que détruire les terres agricoles mais les lieux de souvenir et les terres « mémorielles et patrimoniales ». Y a- t- il eu une explosion démographique qui justifierait cela, même pas ! On pavillonne, on bétonne, ici un rond-point somptueux, là nécessairement un centre commercial, le sport national, la consommation. Et peu à peu ce qui faisait le charme de la Martinique, sa beauté, son harmonie dans le monde tropical, disparaît. Je serai sincère parce que j’aime ce recoin du monde : la Martinique n’a quasiment plus de beauté dans ses paysages. Et je ne me positionne pas en poète ni en esthète. C’est pas beau la Martinique, c’est tout ! Il est très inquiétant de s’interroger du rapport à l’espace des Martiniquais dans l’exiguïté de leur île. Sont ils à ce point indifférents à la nature, sans parler d’écologie, à la bienveillante nature pour se moquer éperdument que l’on défriche et bétonne à tout va avec la bénédiction des mairies et l’invariable argument de l’emploi. Un immobilier de plus qui appartient à qui ? qui profite à qui ? Je ne veux même pas entamer le débat. On ne peux de tout çà que conclure que le Martiniquais se moque comme de son premier punch de la Martinique, ses lieux, ses paysages et que finalement là encore à la Martinique, le territoire martiniquais n’appartient plus à l’identité martiniquaise . Un peu fort de café et pourtant hélas vrai !! Il y a une vingtaine d’années je réfléchissais avec quelques chercheurs du CNRS de Montpellier à la question suivante : quels paysages voulons nous pour la Corse dans 200 ans ? Cette question y a t il seulement une seule personne qui se la soit jamais posée à la Martinique. On vit ici dans une certaine urgence, et un laisser-aller car de toute façon le Martiniquais n’a aucun lien affectif, émotionnel avec son lieu de vie, ses paysages.

Parlons des mœurs, us et coutumes des martiniquais aujourd’hui, du martinican way of life, du martinican dream : L’amour de l’argent pour l’amour de consommer . Chercherait-on quelques subtils rites tribaux, inconnus, des mœurs qui nourriraient le débat ethnologique ! Non rien de çà, un culte avilissant de l’argent, du paraître, de la luxure, un goût kitch, un désir de consommer qui dépasse même celui que l’on trouverait en France métropolitaine, un matérialisme qui ferait douter des capacités martiniquaises à envisager la pensée, à s’intéresser aux fermentations de l’esprit. Le Martiniquais est lobotomisé dès lors qu’il acquiert une carte bancaire. Et se plait à vouloir réaliser un médiocre imaginaire de confort, forcément étranger lui aussi, des possibilités de la fortune, de la puissance de l’argent. C’est la copie, en plus de mauvaise qualité, de la consommation occidentale, de la société de consommation occidentale. Comme une singerie maladroite des modes de vie européens et américains, la Martinique s’exerce dans le mauvais goût à copier ceux qui pour des raisonnements évidents d’unification de l’économie, de mondialisation, d’uniformisation du goût et d’absolue nécessité de consommer à outrance ne feront pas obstacle au ridicule dont se couvrent à leur insu les Martiniquais. Les modes de consommer et de vivre de la Martinique ne font plus partie depuis longtemps de l’identité martiniquaise .

Que dire de la culture martiniquaise et de ses références. Que dire des grands hommes ? A. Césaire bien que personne ne l’ait lu s ‘est imposé et restera la grande figure de la nation. Il est la pierre d’angle de l’identité martiniquaise. Et c’est une très bonne chose. Il ne fut ni un libertador, ni un chef de guerre, ni un lider maximo. Mais juste un poète immortel. Mais à côté de lui qui s’impose à la Martinique. Ce Brave Cyril de la Star academy, émission la plus pourrie, la plus médiocre, la plus commerciale, nauséeuse de la variété française. Et Cyril est reçu en héros national, pose avec Césaire. Il en est de même de quelques gloires locales, sportives ou autres. Ah ce besoin de notoriété et de reconnaissance ! Et même si c’est sympathique, le retour de Chamoiseau en 1992 a été marqué par une délirante réception à l’aéroport pour un Goncourt amplement mérité. Mais les Goncourts français ont droit seulement à 10 mn d’antenne le jour du prix. La Martinique est de toute façon prête pour exister à subir toutes les influences, musicales, politiques, modes de consommer et modes de penser avec un esprit critique quasiment inexistant. La république française paternelle et bienveillante doit sourire à voir la veulerie de cette population franchouillarde que constituent les martiniquais, plus français que les français, prêts à avaler toutes les couleuvres, tous les poncifs kitch, et à s’avilir sous les grands discours des hommes politiques métropolitains, surtout en période électorale, avec des trémolos dans la voix, sur l’intérêt primordial que représente l’outre mer dont on se fout en fait royalement en France, dont on ne parle jamais. Ainsi, passez moi d’être cru, le martiniquais en fait d’identité, se tient là, le pantalon baissé, ouvert à toutes les sodomies !

Sur l’enterrement de Césaire imaginait-t-on un geste fort ? Lorsque Jean Marie Le Pen a souhaité venir à la Martinique, la piste de l’aéroport a été envahie, à tort d’ailleurs. Le Pen a le droit de visiter les parties du territoire français. Il n’y a rien de tel que de museler ses adversaires, d’en faire des martyrs, qu’on les laisse s’exprimer. En revanche quels martiniquais ont eu l’audace d’empêcher l’avion de Nicolas Sarkozy, venu assister aux obsèques d’Aimé Césaire ? Pourtant il s’agissait d’un acte bien plus gravissime. Le viol de la mémoire de Césaire, l’homme qui se battait pour l’identité antillaise s’est vu dépossédé, spolié de ses obsèques annexées par le chef de l’Etat français et déporté vers cette identité nationale française, alors qu’il n’était plus là pour s’y opposer. Tout çà sous une logorrhée d’éloges, le grand homme, la voix des sans voix, le poète universel. Cela était choquant voire scandaleux mais quel martiniquais s’en est offusqué ? Il eût fallu poliment interdire l’accès de la Martinique à tous les représentants de l’Etat français et hommes politiques sympathisants. Et extrapoler la parole de Pierre Aliker aux affaires antillaises y compris les obsèques de Césaire.

L’identité martiniquaise appartient plus à l’identité nationale française. Et la dépouille de Césaire, a son insu, a été rapatriée en France, même s’il fut inhumé à la Martinique ?

Le créole pourrait être sans doute un des principaux moteurs de l’identité martiniquaise. Nombreux sont ceux qui oeuvrent dans ce sens. Mais je crois savoir que le créole fout le camp, que les vieux créoles, ces bibliothèques de contes et de mémoire finissent par mourir. Et m’a t on dit le créole de la jeunesse foyalaise est à s’arracher les cheveux. Or l’univers de la créolité est immense du Venezuela à l’Amérique centrale, toute la caraïbe et bien plus encore, un monde. Mais de langue maternelle, identitaire, le créole devient un patois qui n’a de réel usage que dans les campagnes qui se dépeuplent et qui est une langue d’appoint au français quand ce n’est pas l’anglais qui vient le supplanter. Il faudrait de façon drastique que tous les enseignants du primaire soient exclusivement d’origine martiniquaise et créolophones. pour que l’esprit de l’enfant qui se forme jusqu’à 10 ans s’imprègne en priorité dans l’enseignement ordinaire et imposé comme dans les digressions autour de la classe, sur les jeux et la vie de l’enfant, du seul créole. Que fera l’instituteur métropolitain de bonne foi certes face à des élèves de CE 2. Il leur enseignera les vers suivants :

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine

Je vous laisse apprécier ce qu’un enfant martiniquais de 7 ans retiendra de ces vers de du Bellay et surtout vers quel univers onirique de mornes, de savanes et de champs de cannes cela l’entraînera. Et dès le moment où l’on soustrait à l’enfance tout l’environnement affectif qui doit le structurer et l’identifier, qu’il doit aimer, connaître et reconnaître dans l’établissement de ses propres références, il est inutile d’envisager que l’adulte qu’il sera ait quelque jugement d’appartenance à son propre pays, une identité en somme.

Tant qu’on n’imposera pas l’enseignement du créole par des enseignants créoles et antillais, en langue première, en faisant fi des directives pédagogiques, des règles de mobilité et de continuité territoriale, le jeune martiniquais, dès son plus jeune âge se préparera au renoncement de toute identité locale, se préparera au dénigrement de sa langue, se préparera à une identité extérieure et se préparera à immigrer.

J’ai toujours eu quelque tendresse pour les filles publiques, qu’elles soient des bordels de Caracas, de Changaï ou de Macao, toute relation humaine avec elles y atteint souvent une vérité intense, un réalisme cru et puissant qui n’existent pas souvent ailleurs. C’est une des raisons sans doute pour lesquelles j’aime la Martinique, la fière catin de la France. Cioran définissait la fille publique par ces lignes :

Détachée de tout et ouverte à tout ; épousant l’humeur et les idées du client ; changeant de ton et de visage à chaque occasion ; prête à être triste ou gaie, étant indifférente ; prodiguant les soupirs par souci commercial ; portant sur son voisin superposé et sincère un regard éclairé et faux, elle propose à l’esprit un modèle de comportement qui rivalise avec celui des sages. Etre sans convictions à l’égard des hommes et de soi-même, tel est le haut enseignement de la prostitution, académie ambulante de lucidité, en marge de la société comme la philosophie.

Il n’y a pas loin de penser que le comportement de la Martinique, telle une fille publique, possède cette passive acceptation de tout, cette indifférence face à ses souteneurs, son absence de convictions. Mais tout cela est loin d’une identité que l’on chercherait en vain.

Bien sûr passez quelques jours à la Martinique et l’on se satisfera de quelques exotiques surprises. Mais elles ne subsistent pas longtemps. La Martinique est un territoire extrêmement fade, sans personnalité affirmée, ennuyeux, terriblement ennuyeux. C’est le rhum qui sauve l’étranger de l’ennui. Sans le rhum et la douceur du climat cette île serait-elle toujours sur les cartes ? Cela en fait-il une identité, la civilisation La Mauny ou Trois Rivières ?

Les défenseurs de l’assimilation, de l’autonomie ou de l’indépendance, sont à renvoyer dos à dos. Car tant que il n’y aura pas eu de réflexion profonde sur l’identité martiniquaise, sur l’insularité, sur le rôle de la France, putassière métropole, il est inutile de chercher un statut à l’île. Elle s’offrira, bacchante, à toutes les étreintes. Et puisqu ‘elle n’est rien de bien consistant elle peut se donner à quiconque la voudra.

La Martinique est une île dérivant en haute mer vers les môles du Mexique en se cherchant désespérément une identité qu’elle ne possède pas aujourd’hui. Elle appartient à qui en veut !

La France n’a aujourd’hui aucune raison éthique sérieuse de quitter la Martinique puisque la Martinique n’existe pas sans elle, en tant qu’entité propre, possédant une identité propre . Elle a même le devoir moral de rester bien présente, de conserver la Martinique en son giron, et ce sans la moindre considération économique.

Je souhaiterais conclure par une touche plus positive. Il y a cependant des esprits à la Martinique qui font entendre une autre voix. Parmi eux, je souhaite parler de Raphaël Confiant par exemple et cette fois-ci pas de son œuvre littéraire. Ses prises de position font toujours l’objet de textes clairs, déductifs, acérés, documentés et percutants. Notamment s’il s’agit de politique internationale il nous fournit un autre regard, singulier, une autre voix comme il y eut la voix de Londres. Un voix qui s’éloigne de ce que l’on nous sert en métropole sur des sujets comme Obama, le soldat Gilahd, Bétencourt ou Chavez et tant d’autres. Confiant doit avoir certes des amis qui partagent ses idées et son langage et je ne connais pas non plus tous ces gens de bonne volonté de la Martinique qui expriment une différence. Mais quand bien même ils ne seraient qu’une poignée, c’est la que réside l’espoir de l’île, d’une identité embryonnaire. Avoir une autre voix, avant de créer un autre monde, dans un autre ensemble de nations. Mais la tâche est immense dans cet île décérébré d’un grand décervelage qu’est la Martinique.

Enfin je me dois de dire du bien de Raphaël Confiant car on en dit tant de mal. Son regard sur le monde et son regard sur la Martinique m’imposent cette réflexion : lui, mieux que quiconque, pourrait affirmer sans gêne et sans contestation, car il porte une singulière identité : Moi, Martiniquais ….


Thierry Caille


Posté: 2008-09-30 00:09:34


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