« Décès d’un grand de la presse », un texte de Lyonel Trouillot

Ceux qui n’ont pas connu la naissance de ce que l’histoire appellera plus tard « la presse indépendante » dans les années soixante-dix ne mesureront pas l’ampleur de la perte. Sonny Bastien était un homme-témoin parce que, justement, il avait été l’un des principaux acteurs de cette dure conquête du droit d’informer. Les hommes se forgent à leurs premières batailles. Il avait guerroyé aux côtés d’amis partis avant lui, ayant eux payé de leur vie. Il avait (…) – Spécial


Ceux qui n’ont pas connu la naissance de ce que l’histoire appellera plus tard « la presse indépendante » dans les années soixante-dix ne mesureront pas l’ampleur de la perte. Sonny Bastien était un homme-témoin parce que, justement, il avait été l’un des principaux acteurs de cette dure conquête du droit d’informer. Les hommes se forgent à leurs premières batailles. Il avait guerroyé aux côtés d’amis partis avant lui, ayant eux payé de leur vie. Il avait guerroyé aussi aux côtés d’alliés et d’amis moins sûrs. Il était l’une des incarnations de cette presse qui avait appris à ruser, braver, un pas en avant, deux pas en arrière, parlant de ci pour parler de ça. Il connaissait par cœur les risques du métier, ses ficelles aussi. Il avait gardé, de cet apprentissage réalisé en période jean-claudiste, une hostilité farouche contre toute tentative d’ôter la parole. Nourris de cette mémoire, ses éditoriaux étaient acerbes, mordants, chaque fois que le droit d’informer était attaqué. Il y a eu des antennes brisées, des pressions économiques, des menaces… Sony, comme par défi, ne réagissait jamais par le silence. Sa vie n’a pas été des plus faciles. Il avait eu à mener de durs combats : contre la dictature ; contre les difficultés de qui, sans rente et capital familial, veut créer une entreprise ; contre la maladie qui l’aura finalement vaincu.

La tenant peut-être du métier de professeur de sciences sociales qu’il avait exercé un temps, il avait aussi une grande capacité d’analyse de la réalité sociale. Sonny savait lire Haïti, ayant développé une conscience aigue des enjeux sociaux, des inégalités de toutes sortes, des barrières, des réflexes claniques, des rapports entre pouvoir social et pouvoir politique. Une lecture qui portait sur les structures profondes aussi bien que sur les pratiques quotidiennes des politiques. Foutu diabète ! Depuis quelques années, ses capacités physiques avaient diminué. Il ne voyait pratiquement plus. Mais, il gardait cette lucidité de l’analyste que l’expérience du réel et des repères théoriques avaient armé pour faire naître des problématiques et les éclairer. Il était un interviewer brillant et, s’il ne sortait rien de l’interviewé, ce n’était pas faute d’essayer, c’était vraiment que celui-ci n’avait rien à dire et avait bêtement décidé de gaspiller le temps des auditeurs. Il y avait aussi un style Sony. Polémiste redoutable, il avait recours à l’ironie, à la pique, alternant la critique directe et le parler an daki, avec des formules qu’il reprenait au fil du texte, si fortes ces formules qu’à la fin on ne pouvait s’empêcher de les retenir et de les reprendre soi-même. À l’antenne, il a gagné tous ses combats.

Et puis, pour la cause du créole et des créolophones, la recherche du mot juste et l’invention verbale. Cherchant dans le passé, combinant deux mots pour faire un mot-valise. Ressuscitant un mot perdu dans la mémoire ou caché dans un livre… Zenglendou… Des mots, des expressions qui sont entrés dans notre parler quotidien. L’obsession (l’obsession implique l’excès) d’un parler permettant de fixer les états de ce réel changeant, de nommer tel phénomène nouveau. Il nous proposait en douceur un lexique et certaines de ses trouvailles sont entrées dans la langue. Nous le citons souvent sans nous en rendre compte… Sonny, Ti Sonny est mort. C’était un homme-témoin. Aujourd’hui c’est à nous, à ceux qui ont l’âge de savoir et de raconter, de porter témoignage.

Lyonel Trouillot


Posté: 2008-07-01 04:58:39


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